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Afghanistan : leçons apprises et vertus légionnaires
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 724
L'été 2010 marquera pour la Légion étrangère le terme d'une année au cours de laquelle ses unités ont été engagées de manière significative sur le théâtre afghan. C'est le moment de dresser un premier bilan et de tirer quelques enseignements pour notre communauté.
On l'a dit à maintes reprises : ce théâtre se distingue des engagements que nos formations ont vécus au cours des vingt dernières années, en particulier en Afrique : les combats y sont plus fréquents et plus rudes, les pertes subies y sont plus sévères. La Légion renoue, d'une certaine manière, avec ce qu'elle avait connu en Algérie.
Le premier enseignement touche à la préparation opérationnelle. Elle doit être particulièrement soignée, dans la perspective d'opérations plus complexes au cours desquelles les fautes techniques ou tactiques se matérialiseront par des blessés et des morts. Notre entraînement doit être conduit avec toujours plus de réalisme, dans des conditions difficiles et en terrain exigeant, dans un environnement proche de celui des montagnes afghanes. Les déplacements dans un relief accidenté, le combat à pied, la manoeuvre sous le feu et le tir "à tuer" doivent demeurer les fondamentaux de notre instruction.
Au-delà de ces capacités techniques et de ces savoir-faire tactiques à entretenir, l'excellence et l'exigence sont les attitudes légionnaires qui seules permettent de hisser notre niveau de préparation à hauteur des enjeux opérationnels qui nous attendent. Enfin, la maîtrise de soi demeure la marque des troupes solides et fiables. Elle consiste à savoir contrôler sa force en toutes circonstances pour être en mesure de ne l'utiliser que dans les cas extrêmes, lorsque le chef décide qu'il n'y a pas d'autre solution. Elle
se traduit en particulier par une discipline de feu rigoureuse. Elle permet de ne jamais subir une situation, et de préserver sa liberté d'action. Cette maîtrise doit être à la fois individuelle et collective. Elle est inscrite dans la tradition légionnaire et a fait notre réputation au feu : il faut continuer à la cultiver avec soin car elle est garante de notre efficacité au combat.
Le second enseignement concerne notre préparation individuelle, notre système de formation et, plus largement, notre gestion des ressources humaines. La capacité opérationnelle de nos unités repose en effet aussi sur la valeur individuelle de chacun de ses cadres, combattants et spécialistes déployés en opérations.
La sélection de nos candidats au recrutement et la formation initiale doivent continuer à être conduites en vue de la constitution d'une formation combattante. Elles doivent donc privilégier la solidité, la rusticité, l'équilibre psychologique, la stabilité émotionnelle et l'endurance.
L'acquisition de savoir-faire individuels et les stages doivent rester une priorité du commandement dans le but de disposer de légionnaires polyvalents, aptes à la fois à des emplois de combattants et de spécialistes. Le domaine "santé" doit continuer à faire l'objet d'un effort tout particulier, la rapidité et la qualité des premiers soins apportés à un blessé étant souvent déterminantes.La formation des cadres doit plus que jamais être axée sur les responsabilités en situation opérationnelle, avec tout ce que cela sous-tend : intelligence de situation, adaptabilité, capacité d'initiative, aptitude à la prise de décision, formulation d'ordres clairs et acquisition d'un référentiel éthique solide.
Le dernier enseignement à tirer a trait au soutien en métropole et en garnison. Il relève de la solidarité légionnaire, en se souvenant toujours que nous avons affaire à des hommes déracinés qui devront être accompagnés en cas de détresse. Notre code d'honneur le dit : "nous n'abandonnons pas nos morts et nos blessés". La mission d'accueil et de suivi des blessés soignés dans les hôpitaux parisiens confiée à notre Groupement de recrutement (GRLE) est primordiale. L'aide matérielle susceptible d'être apportée par le Foyer d'entraide de la Légion étrangère aux légionnaires et à leurs familles doit être systématiquement envisagée. L'Institution
des invalides de Puyloubier est en mesure d'accueillir ceux qui ont besoin de se reconstruire physiquement, puis moralement, après des épreuves.
Les bases arrière de nos régiments ont un rôle déterminant à jouer pour entourer et rassurer les familles, elles aussi étrangères, car les structures d'accueil du corps constituent bien souvent le seul point de contact auquel elles peuvent se raccrocher.
Au-delà d'une simple action sociale, c'est un réflexe de cohésion et de solidarité au sein de la communauté légionnaire qui doit continuer à opérer et ainsi dépasser les égoïsmes de notre temps.
Ces trois enseignements sont à considérer comme des objectifs essentiels car ils conditionnent, en amont et en aval des engagements, l'efficacité opérationnelle de notre système d'hommes.
Bonne lecture à tous
Général de brigade Alain BOUQUIN
LES SUITES DE NARVIK : UNE RÉFLEXION SUR LE SENS DU DEVOIR
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 723
Nous sommes le 21 juin 1940. La 13e Demi-brigade de Légion étrangère rentre de Narvik où elle vient de remporter en Norvège un beau mais inutile succès au sein du Corps expéditionnaire français en Scandinavie. Après une rapide escale en Bretagne, elle accoste en Angleterre. Elle se voit proposer un choix difficile : celui de rejoindre les toutes jeunes Forces françaises libres. Elle va, à l'initiative de ses officiers et dans la grande majorité de ses cadres et légionnaires, répondre positivement à cet appel, dans la logique de résistance voulue par le général de Gaulle et initiée à peine trois jours plus tôt.
Ce oui "franc et massif" va faire d'elle la première unité constituée des FFL. Ses débuts ne seront pas simples : scission avec ceux (une minorité) qui ont choisi de rentrer en Afrique du Nord, cruelles interrogations après la tragédie de Mers El Kébir, désastreuse expédition de Dakar, douloureux combats de Syrie au cours desquels il faudra affronter des camarades légionnaires... Il y aura surtout à faire face au dur sentiment d'une forme de rupture avec le pays, pas encore prêt à soutenir la France libre...
Mais la 13e DBLE marquera de belle manière, quelques mois plus tard, grâce à son brillant fait d'armes de Bir Hakeim, le grand retour de la France dans la guerre. Ce sont finalement des étrangers au service de la France qui ont été en mesure de donner l'élan initial des combats pour la libération du sol national, puis de remporter le premier succès significatif sur le long chemin qui mènera à la victoire.
Nous commémorons cette année le soixante-dixième anniversaire de cet événement fondateur : celui du choix délibéré d'une légitimité incertaine et audacieuse à laquelle l'histoire donnera tout son sens.
Quelles leçons tirer de cet épisode pour la Légion d'aujourd'hui ? Quel jugement porter sur ce cas d'espèce aux interprétations diverses, que de nos jours encore les uns retiennent comme une situation flagrante de désobéissance et d'entrée dans l'illégalité, et où les autres, les plus nombreux, sont tentés de voir le choix de l'honneur et de l'espoir ?
On peut évidemment le justifier de manière simpliste : la Légion étrangère, monolithique et fidèle à son esprit de troupe combattante, a toujours mis son orgueil collectif à faire des choses difficiles ; la 13e DBLE a fait spontanément, naturellement, par réflexe, le choix de la cohésion dans la difficulté. Mais se contenter de cette explication serait une forme de pirouette pour échapper à une analyse plus en profondeur...
A la Légion, l'exigence de cohésion est existentielle ; elle repose en grande partie sur son encadrement. Ce sont bien les officiers de la 13 qui ont entraîné leurs hommes dans le choix de la France libre. Le placement de la Légion étrangère sous commandement français constitue de ce point de vue une garantie très forte : dans tous les cas, c'est à des officiers français que revient la charge d'indiquer à leurs hommes la voie de la sagesse, du devoir et de l'honneur.
C'est une triple responsabilité fondamentale :
- vis-à-vis de nos légionnaires qui ont fait le choix de la France et qui nous font confiance pour ne jamais les mettre en situation de trahir ce choix, en les conduisant toujours là où est le service de la France ;
- vis-à-vis des autorités de notre pays qui nous ont confié un rôle exorbitant, celui de fournir la garantie de l'obéissance de soldats étrangers ;
- vis-à-vis de la Légion dont on doit toujours chercher à préserver l'unité et la cohérence qui font sa force principale.
Ce sont là des idées fortes qui doivent nous pousser à exercer notre réflexion : dans les décisions que nous aurons un jour à prendre, nous serons responsables devant la nation, non seulement de nos choix personnels, mais aussi, le plus souvent, des directions vers lesquelles nous entraînerons nos cadres et légionnaires.
Il y a ensuite une réflexion permanente à conduire sur les notions de légitimité et de légalité :
- la première relève du sentiment, d'une conscience aigue de son devoir, de la perception que l'on peut avoir de l'intérêt supérieur de la nation ; c'est une notion relative et le plus souvent personnelle, et c'est ce qui fait sa difficulté ; elle est marquée par l'environnement, par la passion, par l'incertitude, par l'empreinte de son propre destin ;
- la seconde est une notion objective ; elle trouve son fondement dans la loi et dans les règlements ; elle est en théorie simple à identifier ; elle relève de la raison. Inscrire son engagement personnel dans une perspective de légitimité est une question d'honneur ; le respect de la légalité est davantage une affaire de discipline.
En général, légitimité et légalité vont de pair ; mais dans certains cas elles peuvent diverger. Et notre état de soldat nous impose de nous préparer à ces circonstances exceptionnelles.
La culture générale, la connaissance de l'histoire, la réflexion personnelle sont les outils qui doivent permettre à chacun de se préparer à donner une réponse individuelle claire, justifiée (à défaut d'être toujours juste), prise en connaissance de cause, à ces questions de devoir toujours délicates à appréhender avec sérénité et recul. Elles sont les clefs d'un bon discernement et d'un engagement que l'on ne doit jamais prendre "par défaut".
Nos valeurs légionnaires, l'honneur et la fidélité, sont des "garde-fous" précieux. Il convient, face à nos choix d'hommes, de toujours se poser la question de savoir où est notre honneur et en quoi consiste notre fidélité. Que signifie pour moi la loyauté ? Est-elle due à ma patrie d'accueil, à son gouvernement en place, à mes chefs, à mes camarades, à mes traditions ou à l'idée que je me fais de mon devoir ? A tout cela en même temps, bien sûr. Sauf que les événements peuvent rendre incompatibles ces différentes formes de mon exigence de fidélité.
Il reste enfin une vertu fondamentale à entretenir, celle de l'humilité. Il est une question à laquelle je ne serai jamais capable de répondre avec certitude : quel aurait été mon choix personnel en 1940 ? Avec le recul que me procure le temps, je peux donner une réponse raisonnable ; mais je ne saurai jamais si cette réponse aurait été la même "à chaud", pris dans l'engrenage des événements et des passions contradictoires...
L'histoire nous invite à quelques réflexions :
- D'abord les circonstances ne sont jamais comparables : en 1940, le sort de la France entière était en jeu, dans un contexte mondial ; le pouvoir politique était vacillant, contestable, balloté... et sous le contrôle d'un occupant ; la réponse à l'appel du 18 juin était sous-tendue par un formidable élan d'espoir.
- Il faut ensuite se garder de porter des jugements hâtifs ; ce n'est qu'a posteriori que l'histoire donne raison aux événements et aux hommes en démontrant que telle décision était porteuse d'avenir alors qu'une autre était une entreprise vouée à l'échec et à l'opprobre publique. Ceux qui ont été confrontés à des choix de conscience en temps de guerre ne pouvaient avoir une vision claire et totalement raisonnée de ce dans quoi ils engageaient leur honneur et leur vie.
- Plus largement, l'histoire de notre pays, celle de la Légion, doivent être assumées sans faire de "tri sélectif". En tant que légionnaires, nous sommes les héritiers des victoires et des défaites de notre communauté, de ses bons et de ses mauvais choix quel qu'en soit le sens. C'est précisément en assumant cet héritage, ce passé commun, dans leur totalité, que nous sommes en mesure d'en tirer les enseignements les plus constructifs. Souvenons-nous que l'année 2011 marquera l'anniversaire d'un autre choix douloureux pour la Légion étrangère en Algérie... Une décision marquée elle aussi par le sceaux d'une légitimité revendiquée, bien que tout aussi difficile à cerner.
Porter témoignage des ces événements passés, réfléchir à leurs conséquences, se recentrer sur nos valeurs légionnaires pour éclairer notre route, sont des attitudes à adopter en toute humilité dans la perspective de nos choix à venir, avec toujours comme fil directeur le service de notre pays. D'autres 18 juin nous attendent peut-être : il faudra nous tenir prêts à leur donner ensemble la réponse la plus appropriée à la défense de la France.
Bonne lecture à tous
Général de brigade Alain BOUQUIN
Rigueur et initiative
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 722
Nous avons en grande partie bâti notre réputation opérationnelle sur notre discipline et notre rigueurdans la conduite de nos missions. Aujourd'hui encore, ce sont la maîtrise de soi, le sang-froid et la discipline de feu qui sont à la source de la réussite de nos unités engagées en Afghanistan et de la reconnaissance qui leur est témoignée.
Pourtant, cette discipline que nous avons érigée en vertu et que nous assumons sans crainte ne se suffit pas à elle-même. Nous savons bien qu'elle ne doit en aucun cas se transformer en une rigidité formelle susceptible de limiter la prise d'initiative et la souplesse. L'image stéréotypée d'une troupe solide et fiable, mais "lourde", que nous prêtent volontiers certains, doit nous rappeler que la rigueur de notre discipline est loin de constituer notre seule force, et qu'il nous faut aussi cultiver l'esprit d'initiative tel qu'il s'est imposé dans nos rangs, sans discontinuité, tout au long de notre histoire. Elle nous permet également, au passage, d'apprécier ce que valent certaines idées reçues...
Il est vrai que les deux notions de rigueur et d'initiative peuvent sembler mal conciliables, surtout dans un cadre opérationnel:
- la rigueur c'est une planification stricte, des ordres précis, une exécution méthodique, un contrôle renforcé, des comptes-rendus fidèles ;
- à l'inverse, l'initiative c'est l'adaptation, la liberté d'action, les marges de manoeuvre que l'on peut prendre, la plénitude de la responsabilité.
Pour autant, rigueur et initiative ne sont pas opposables ; il s'agit au contraire d'être en mesure de les combiner, en toutes circonstances. Au combat, notre histoire nous montre qu'on peut être à la fois une belle "machine de guerre", une mécanique "bien huilée", et une troupe agile et réactive. Une des clés du succès consiste précisément dans notre capacité à passer d'un style à l'autre en fonction de la situation et des impératifs de la mission.
Pour y parvenir, les notions de discipline intellectuelle, de subsidiarité et d'intelligence de situationsont fondamentales :
- savoir accorder davantage d'importance à l'esprit des ordres reçus qu'à leur lettre ;
- accepter de confronter les points de vue et de prendre en compte les bonnes idées de nos subordonnés, en amont de la prise de décision ;
- compter sur leurs facultés de réflexion dans l'analyse des situations ;
- tolérer en aval, dans la mise en oeuvre, une certaine "flexibilité encadrée", chaque initiative devant faire l'objet d'un compte-rendu.
Nous savons depuis longtemps déjà qu'il faut promouvoir ces dispositions d'esprit, en se souvenant que le chef n'a pas le monopole de la réflexion et de l'ingéniosité.
Cette question est importante pour nous autres légionnaires : c'est celle de l'équilibre à préserver entre la discipline formelle ancrée dans notre culture et une certaine forme de liberté dans l'appréciation et dans l'exécution des ordres reçus telle que nous l'avons toujours pratiquée :
- l'obstacle de la langue et l'extrême diversité de notre population nécessitent un contrôle accru pour éviter le risque d'une mauvaise interprétation, pour conserver l'ordre et la cohérence ; notre souci de perfection et notre goût du travail bien fait peuvent également nous conduire à privilégier une exécution strictement contrôlée, dans une logique de "drill" ;
- mais la richesse de notre recrutement doit aussi nous inciter à permettre la prise d'initiative car nous disposons d'hommes expérimentés, intelligents et imaginatifs qui ont montré qu'ils étaient capables de trouver des solutions originales et de "varianter" quand les circonstances l'imposent ; les facultés d'adaptation de nos légionnaires ne sont plus à démontrer.
Sachons donc "tempérer" notre discipline légionnaire et continuer à cultiver notre aptitude à conjuguer la rigueur et l'initiative. C'est dès le temps de paix qu'il faut prendre l'habitude de mieux encourager la réflexion et la souplesse dans les tâches les plus basiques, jusqu'aux plus bas échelons de la hiérarchie ; car, dans la préparation et dans l'exécution des missions, il faut se souvenir que la fidélité plus que la seule rigueur doit être la règle. L'esprit d'initiative est une vertu de l'opportunité et du possible, une vertu de responsabilité, une vertu légionnaire.
Bonne lecture à tous
Général de brigade Alain BOUQUIN
Camerone 2010 : frères d'armes
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 721
Pourquoi avoir choisi le thème "frères d'armes" pour commémorer le 147e anniversaire du combat de Camerone ?... Après tout, cette célébration est une fête spécifiquement légionnaire et le combat de Camerone lui-même fut celui d'une unité isolée du corps expéditionnaire français au Mexique. Je voudrais partager avec les lecteurs de Képi blanc les idées fortes qui m'ont conduit à ce choix de l'ouverture.
D'abord la fraternité d'armes n'est pas une nouveauté. La Légion a même très rarement combattu seule, livrée à elle-même, au cours de l'histoire de notre pays :
- il y a soixante dix ans, à Narvik, elle s'est engagée aux côtés des chasseurs et des troupes alpines, avec l'appui de la marine ;
- il y a soixante ans, à Cao Bang, elle était sur la Route coloniale n°4 avec des parachutistes coloniaux, des Tabors et des tirailleurs ;
- il y a vingt ans, dans le Golfe, c'est sous commandement américain, protégée par une couverture de l'armée de l'Air, avec des artilleurs, des marsouins et des équipages de l'aviation légère de l'armée de Terre qu'elle s'est lancée à l'assaut des troupes irakiennes.
Les engagements récents, que ce soit en Afghanistan ou en ex-Yougoslavie, se sont tous inscrits dans une triple logique : interarmes, interarmées et interalliée. Les Camerone de demain seront des combats qui ne se livreront plus jamais seuls.
Il faut ensuite se rappeler que la fraternité d'armes relève d'un référentiel commun à l'ensemble des hommes et femmes qui portent les armes de la France. Elle est certes "fondatrice" pour nous légionnaires qui avons pour mission d'amalgamer des étrangers venus de tous les horizons pour servir un pays qui n'est pas le leur. Pour y arriver, nous puisons dans le souvenir de Camerone de nombreuses valeurs que nous avons depuis inscrites dans notre code d'honneur : fidélité à la parole donnée, culte de la mission, esprit de corps et de sacrifice, courage, discipline, respect de l'ennemi...
Mais il est juste de reconnaître que nous n'avons pas le monopole de ces valeurs : nous les partageons avec de nombreux frères d'armes. Et nous devons nous souvenir que la modestie fait, elle aussi, partie intégrante de notre savoir-être : nous pouvons être fiers de ce que nous sommes, rester attentifs à cultiver l'excellence, croire que nous sommes une troupe d'élite, sans pour autant nous ériger en donneurs de leçons, "laissant le soin aux autres de découvrir notre force", selon la formule consacrée. Camerone sera en 2010 l'occasion, outre le traditionnel hommage à nos anciens, de témoigner notre reconnaissance et notre amitié à nos camarades de combat de tous les continents et de toutes les époques, avec lesquels nous partageons bien davantage que des souvenirs ou des enseignements tirés.
Enfin, la fraternité d'armes est, pour l'avenir, un puissant gage de réussite opérationnelle, une piste essentielle pour une meilleure efficacité au combat. Au-delà des simples mots de cohérence, de cohésion, d'unité d'action ou de synergie, elle recouvre des notions tout aussi importantes de connaissance mutuelle, de respect et de solidarité. Elle se forge dès le temps de paix, dans une saine émulation, source de progrès et d'enrichissement, qui, sans effacer la concurrence, doit en priorité viser à un engagement coordonné, dans le souci constant de la sécurité et de la mission de chacun. En opérations, la fraternité d'armes se traduit en termes de missions : soutien, appui, recueil, diversion, renseignement, exploitation, complémentarité... La fraternité d'armes doit plus que jamais permettre au chef non d'additionner des forces, mais d'en démultiplier la puissance et ainsi donner tous ses effets à la complémentarité des moyens engagés.
C'est cette fraternité d'armes que nous voulons vivre et promouvoir : non seulement une tradition légionnaire cultivée avec soin pour ce qu'elle nous apporte en termes de cohésion, mais aussi le moteur indispensable à toute victoire militaire.
Bonne lecture à tous
Général de brigade Alain BOUQUIN
La silhouette du légionnaire
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 720
Un de mes prédécesseurs avait fait de la "silhouette" un objectif majeur : il s'agissait d'éliminer de nos rangs ceux de nos légionnaires dont le profil physique avait perdu au fil du temps de sa souplesse et de sa virilité guerrières. Un tel combat visant à chasser les "petits gros" pourrait aujourd'hui passer pour une forme de discrimination… A-t-il pour autant perdu toute son actualité?
La forme physique du combattant demeure en effet un des fondamentaux de la capacité opérationnelle d'une troupe ; et la silhouette en constitue la manifestation la plus visible. Notre code d'honneur rappelle d'ailleurs très clairement cette règle de base : "tu as le souci constant de ta forme physique".
Un soldat bien entraîné doit pouvoir supporter les conditions du combat moderne : environnement climatique sévère, terrain accidenté, enchaînement rapide des actions de combat, poids de l'équipement individuel, dureté des engagements... Et il doit non seulement être apte physiquement à faire face à des conditions extrêmes, mais surtout rester en mesure de conserver ses facultés de volonté, de réflexion et de décision sans que la fatigue corporelle accumulée ne vienne altérer ses ressources mentales et psychologiques, selon le vieil adage de nos anciens : "mens sana in corpore sano".
Mais la silhouette a d'autres vertus. Une allure martiale a de tous temps été le propre des troupes professionnelles. Elle contribuait jadis à impressionner l'ennemi avant la bataille, à la manière des guerriers spartiates, des janissaires, des lansquenets ou des grognards de la garde impériale. Et c'est pourquoi elle était cultivée avec soin, jusque dans les moindres détails vestimentaires et dans la gestuelle collective.
L'allure reste aujourd'hui partie intégrante de ce qui fait la fierté d'une troupe : tenue ajustée, buste droit, regard haut et ferme, visage impassible... Elle est l'image que le légionnaire souhaite renvoyer de lui-même et de l'unité dans laquelle il sert. Elle témoigne de sa résolution, de son énergie, de son engagement, de son courage sous le feu. Elle est un reflet de la jeunesse et des vertus qui s'y rattachent : audace, dépassement de soi, goût de l'effort. Elle est en ce sens une marque de fabrique de l'identité légionnaire.
L'allure est aussi consubstantielle d'une certaine élégance, qui ne se limite pas à la tenue, mais se conçoit dans un comportement fait de générosité et de don de soi. Elle est enfin garante d'une forme d'exigence individuelle qui fonde le comportement collectif, l'esprit de corps et le "calme des vieilles troupes".
Au-delà de la simple recherche d'un profil physique avantageux (qui ne doit en aucun cas conduire à des dérives inacceptables comme la consommation de produits dopants à des fins de "gonflette"), c'est donc celle d'un style spécifique qui doit être privilégiée. Ce style doit intégrer divers ingrédients : maîtrise de soi, rigueur dans l'attitude, performance sportive. Il doit permettre à la troupe de dégager une impression de force, de détermination et de confiance. Ce style doit aussi conduire à écarter tout ce qui est de nature à corrompre la forme physique, en particulier les pratiques addictives qui en diminuent le niveau (tabac, drogue et alcool). Il repose sur une préparation physique et sportive continue, régulièrement contrôlée et mesurée, mais aussi sur l'aguerrissement qui doit viser à préserver la robustesse et la rusticité.
C'est pourquoi il est fondamental, pour chacun d'entre nous, cadres et légionnaires, d'apporter un soin tout particulier à notre silhouette, au propre comme au figuré, afin de pouvoir continuer à dire, à la manière de Cyrano de Bergerac : "c'est moralement que j'ai mes élégances !"
Bonne lecture à tous
Général de brigade Alain BOUQUIN
Paroles de légionnaires
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 719
C'est un gros livre relié cuir ; vert et rouge bien sûr. Il est à la Maison-mère, détenu par le président des sous-officiers de la Légion étrangère. Chaque fois qu'un de nos sous-officiers totalisant plus de vingt-cinq années de services quitte l'Institution, il le remplit avec soin pour laisser une dernière empreinte avant de rejoindre la vie civile. Imaginez : un quart de siècle dans les rangs de la Légion, on a forcément des choses à dire...
Sur la page de droite, deux photos :
- la première, en noir et blanc ; un vieux portrait des années soixante-dix ou quatre-vingts, avec la traditionnelle ardoise où figurent le nom et le matricule; portrait d'un jeune homme frêle aux yeux inquiets et rebelles qui trahissent à la fois des incertitudes ou des blessures, et la volonté de s'en sortir ;
- la seconde en couleur ; le même homme ; quelques rides en plus ; mais la tête haute, la poitrine bardée de décorations, le regard fier, posant avec assurance et prestance devant le monument aux morts de la Légion; le même homme, en plus solide, affichant ses convictions, ses valeurs, son énergie, sa foi en l'avenir.
Sur la page de gauche, quelques lignes ; des mots simples, des mots parfois profonds, des mots souvent naïfs,"des mots toujours forts ; ils sont écrits avec le coeur, sans complaisance ; ils expriment la reconnaissance, la fierté"du parcours effectué, l'attachement à la Légion... Mais laissons-les parler, ces "maréchaux de la Légion".
"Je suis rentré en gamin et je quitte en homme : je ne regrette rien."
"Je quitte la Légion comme j'y suis entré, avec beaucoup d'humilité et de reconnaissance pour la France, ma terre d'accueil ; merci à cet édifice remarquable qui m'a permis de devenir un homme, merci à la Légion qui m'a tendu la main et m'a donné une seconde chance ..."
"Notre Institution est et sera car elle possède à la base de son fondement, la plus redoutable des armes, "l'homme"! Il faut l'accepter, le comprendre, l'éduquer, l'intégrer, et surtout l'aimer, et il deviendra "le légionnaire", le meilleur soldat de la terre."
"C'est le rôle historique de notre pays que d'ouvrir les bras à tous ceux qui viennent lui demander asile pour assurer leur liberté ou sauvegarder leur conscience."
"Ces années ont été pour moi une véritable école de la vie ; j'y ai beaucoup appris sur les plans humain et professionnel ; je pars avec le sentiment de quitter une véritable famille."
"Honneur à vous, enfants de tous pays, vous qui êtes venus servir ce beau pays, la France, en faire votre seconde patrie et accepter ses us et coutumes, jusqu'au sacrifice s'il le fallait."
"Adieu, ma vieille Légion ; tu m'as beaucoup donné; moi aussi j'ai bien donné : la jeunesse de mes vingt ans, la force de mes trente ans, l'expérience de mes quarante ans et la sagesse de mes cinquante ans..."
"Je sais que tout à l'heure, lorsque je franchirai le portail pour la dernière fois, au même moment, un jeune gaillard la franchira dans l'autre sens, et comme moi, il t'aimera passionnément..."
"En errance et en désaccord avec la société, un jour de janvier 1969, j'ai frappé à la porte de la Légion, pour y vivre l'aventure... J'ai vécu et partagé une aventure humaine intense et incomparable durant toutes ces années dans ses rangs..."
"Je me suis présenté à la Légion avec un espoir, celui de ne plus me retrouver en France dans une situation irrégulière ; j'ai été accepté par cette institution prestigieuse et unique au monde ; je la remercie de m'avoir supporté pendant toutes ces années ; je la remercie de m'avoir permis de réussir une belle carrière, de fonder une famille, d'éduquer mes enfants et, par-dessus tout, d'être devenu un homme "complet"."
"De l'engagé volontaire anonyme en quête d'un idéal au sous-officier aguerri et fier de sa condition : un quart de siècle au service de la Légion étrangère."
Voilà ce que disent en partant les plus fidèles de nos serviteurs. Ils apportent là une réponse vibrante à ceux qui voudraient que la Légion cesse d'être "un monde à part", se refusant à comprendre que sa réussite vient pour une large part de sa singularité. Ils témoignent à leur manière de sa formidable capacité d'accueil, d'intégration et de promotion sociale. Ils montrent, si besoin était, que ceux qui nous quittent parfois amers et déçus ne constituent qu'une minorité infime. Ils expriment tout l'orgueil, toute la force et toute la détermination d'une famille légionnaire qui continue à croire à ses valeurs. Ils confirment enfin que la Légion, si elle demande beaucoup à ceux qui s'y engagent, reste en mesure de leur apporter dans la plupart des cas ce qu'ils étaient venus y chercher.
Bonne lecture à tous
Général de brigade Alain BOUQUIN
L’identité déclarée
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 718 - 1ère partie
La possibilité pour la Légion étrangère de recruter des candidats sous identité déclarée est une disposition atypique aux fondements très anciens.
A l’origine, cette mesure visait à permettre l’engagement d’urgence, en cas de conflit, de personnels étrangers qui n’étaient pas tenus de justifier de leur état-civil. Elle a permis de recruter les volontaires étrangers des deux grandes guerres qui sont venus verser leur sang pour défendre la France.
Mais cette disposition a trouvé au fil du temps une autre raison d’être : elle est devenue, dans l’esprit de nombreux candidats à l’engagement, l’opportunité pour un nouveau départ, à la reconquête de l’estime de soi, à la recherche du respect mutuel, en quelque sorte un “outil de la seconde chance“. Elle offre à de jeunes hommes marqués par les difficultés, les échecs, ou tout simplement en rupture avec la société ou leur famille, la possibilité de changer le cours de leur vie, d’en écrire eux-mêmes le nouveau scénario, en repartant sur des bases entièrement nouvelles. C’est pourquoi elle s’applique dès le temps de paix.
Elle permet à la Légion de dire deux choses très simples à chaque candidat à l’engagement :
- “je te propose de t’engager sous un autre nom, de rompre avec ton passé et, pendant une période dont tu choisiras la durée, de bénéficier de la protection offerte par cette nouvelle identité ; ainsi je t’aiderai à mener à bien ta démarche de rupture et de reconstruction” ;
- “je t’engage tout de suite, sans attendre de vérifier ton identité véritable, sans te demander de revenir dans deux ou trois mois avec des pièces d’état civil officielles ; je t’offre donc de saisir ta chance immédiatement”.
Cette singularité n’est pas un passe-droit : elle a été consacrée par la loi. Elle émane directement du statut général des militaires et elle est précisée par le décret relatif aux militaires servant à titre étranger.
Le placement sous identité déclarée est donc une mesure exorbitante du droit commun, mais parfaitement reconnue et encadrée par les textes. Il n’accorde aucune exonération de responsabilité pénale pour les actes commis sous identité déclarée. Il n’a pas non plus pour but de soustraire à la justice des hommes aux actes répréhensibles ; c’est pourquoi il a bien sûr vocation à être temporaire ; il ne “protège” les hommes qui servent sous ce statut que contre les actes passés, déclarés au commandement lors de l’engagement, et considérés par lui comme “acceptables”, ce qui exclut sans aucune ambiguïté, les crimes et les délits les plus graves. La procédure dite de “régularisation de situation militaire”, opérant une fusion de l’identité déclarée au sein de l’identité réelle, est l’instrument qui permet de retrouver la véritable identité.
La mise sous identité déclarée est donc, très simplement, une mesure provisoire qui offre aux légionnaires une période de répit : ce répit est destiné à leur donner le temps de retrouver l’équilibre qui leur permettra, à terme, d’être de nouveau capables de faire face à leur passé et de rendre des comptes si nécessaire.
Le terme “anonymat” a parfois été utilisé pour caractériser cet état. Non seulement il ne figure pas dans les textes officiels, mais il recouvre une réalité très différente, laissant en particulier supposer une position sans existence légale, ce qui n’est pas le cas.
Cette disposition est parfaitement adaptée au profil tout à fait particulier, caractéristique des personnels servant à titre étranger. Hommes sans nom, au passé parfois douloureux, au parcours personnel tourmenté, ils rejoignent nos rangs sans arrière-pensées, avec la ferme intention d’y rebâtir leur avenir sur de nouvelles bases. Leur fidélité, leur dévouement, leur engagement et leur disponibilité sont à l’image de cette volonté radicale de rupture et de don exclusif à leur famille d’accueil. En revanche, ils conservent aussi dans certains cas une fragilité et une instabilité qu’expliquent les méandres de la voie qu’ils ont suivie jusqu’alors.
L’identité déclarée est donc à la source d’un exceptionnel dispositif d’intégration et de reclassement qui, sans être une finalité en soi, permet chaque année à plus d’un millier d’hommes, parfois en situation d’exclusion, de trouver à la Légion des raisons de croire à nouveau à leurs chances et de reprendre en main leur destinée. Elle est en cela une mesure apparemment anachronique, mais qui a conservé tout son sens et toute sa modernité en 2010, à l’heure de la mondialisation.
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Noël légionnaire
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 717
La période de Noël marque traditionnellement une pause dans nos activités. C'est un moment privilégié pour nous recentrer sur notre collectivité légionnaire, pour cultiver nos traditions et pour fortifier notre fraternité d'armes.
Ce sont des instants où la notion de "famille légionnaire" prend toute sa valeur, en nous rassemblant dans un même élan de camaraderie, du plus jeune de nos engagés volontaires au plus glorieux de nos anciens.
Sur un plan plus personnel, c'est une opportunité unique de puiser dans les valeurs et dans les convictions qui guident notre existence, pour redonner un sens à notre engagement, sous le regard de notre Créateur.
C'est enfin l'occasion de prendre du recul et de porter un regard dépassionné sur l’année qui vient de s'écouler, pour tirer des enseignements et prendre les résolutions qui s'imposent. Je vous invite à l'espérance : elle est une des vertus majeures de la fête de Noël. C'est elle qui nous porte vers l'avant, qui nous aide à surmonter nos doutes et à rechercher les raisons d'un avenir plus souriant.
Je vous invite aussi à la paix qui est une autre vertu essentielle de Noël, dans l'esprit du traditionnel "Pace e Salute" de nos amis corses. Ses fruits sont nombreux : elle est à la source de la sérénité nécessaire à notre réflexion, de la certitude qui anime nos choix et du calme dans lequel nous menons notre action, le légendaire "calme des vieilles troupes".
A l'aube de cette année nouvelle, j'ai de réels motifs de satisfaction, car nous avons su relever de nombreux défis, à commencer par ceux de la crédibilité et de la transparence. J'ai aussi le sentiment qu'une vraie solidarité s'est instaurée de manière spontanée et déterminée dans nos rangs, pour relever la tête quand les événements pouvaient nous inciter à un certain découragement. C'est donc dans un environnement apaisé et dans un climat de confiance en grande partie retrouvé que nous avons pu continuer à travailler sur des dossiers de fond qui conditionnent à moyen terme l'avenir de la Légion étrangère.
Ce climat apaisé et serein, c'est précisément celui de la fête de Noël :
- fête de la famille qui a su resserrer ses liens pour faire face à l'adversité ;
- fête de l'espoir car, comme vous, je crois à la formidable capacité d'adaptation de notre institution pour maîtriser les enjeux qui l'attendent et pour évoluer avec son temps ;
- fête de la solidarité légionnaire, articulée autour des notions d'accueil, d'échange et de générosité;
- fête "tout court" d'hommes d'action et de convictions qui vont pouvoir, quelques heures durant, oublier leurs soucis et communier aux valeurs qui les portent ;
- occasion donnée aux cadres et légionnaires de tous grades de partager un moment de sincérité et de fraternité unique qui confortera chacun dans son choix de vie de légionnaire ;
- instants riches de chaleur humaine où nos pensées nous porteront vers ceux de nos camarades qui passent Noël loin de leurs garnisons en mission ou en opérations, vers nos malades, vers nos familles et vers nos anciens, ceux de Puyloubier et d'Auriol en particulier.
Joyeux Noël à tous.
Honneur et fidélité
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 716
Les drapeaux étendards des régiments de la Légion étrangère portent dans leurs plis l'inscription " Honneur et fidélité ", alors que sur les emblèmes des autres régiments de l'armée de Terre figurent les termes "Honneur et patrie".
Cette différence n'est bien sûr pas fortuite. Elle peut susciter des interrogations : en quoi ce particularisme est-il vraiment justifié ? N'y-a-t-il pas un risque de voir nos légionnaires assimilés à des mercenaires puisqu'ils sont "sans patrie" ?...
Une explication s'impose donc. Le légionnaire en rejoignant nos rangs conserve sa nationalité et sa patrie d'origine ; on ne lui demande pas de les renier. D'ailleurs, on ne lui impose jamais de combattre ses compatriotes : ainsi en a-t-il été lors de la Grande Guerre lorsqu'il a été proposé aux légionnaires allemands de servir au Maroc pour ne pas avoir à se retrouver face à d'autres Allemands, dans les tranchées.
La France, pour laquelle il arrive au légionnaire d'avoir à se battre et, le cas échéant,à verser son sang, ne devient donc pas sa patrie, sauf s'il en fait le choix. En revanche, et puisque ce n'est pas par patriotisme, s'il accepte de servir la France, c'est par fidélité qu'il le fait. Et c'est très naturellement cette valeur qu'on lui demande de respecter.
De quoi est faite cette fidélité ? Elle revêt en fait plusieurs aspects, et on pourrait presque mettre le mot au pluriel…Il y a la fidélité très simple liée à la parole donnée et à la signature apposée sur l'acte d'engagement. Elle s'apparente au respect des termes d'un accord passé entre un homme et une institution. Avec la Légion, le légionnaire a conclu un "deal" dont il entend respecter sa part : en échange de la protection et de la seconde chance offertes, il met dans la balance son cœur, sa détermination, son dévouement et son courage.
Il y a la fidélité due à son chef et à ses camarades qui bien souvent matérialisent l'horizon unique de l'homme déraciné qui rejoint nos rangs. Il s'agit fondamentalement pour lui de ne pas trahir la confiance du groupe, en se souvenant, avec Vladimir Jankelevitch, que " la confiance n'est pas la conséquence a posteriori de la fidélité, mais au contraire sa condition." Car c'est cette confiance qui fait que la fidélité et la loyauté ne sont pas précaires. On peut aussi évoquer la fidélité à l'image que le légionnaire se fait de lui-même, celle qu'il s'impose par dignité, par orgueil, ou même par panache.
C'est la vertu consistant pour lui à demeurer sincère dans sa démarche et fidèle à ses idées, pour continuer à les faire vivre. Avec la volonté de prolonger le courage initial de son engagement dans une autre forme de courage inscrite dans la constance et la persévérance, matérialisée dans l'action. Il y a enfin la fidélité aux valeurs d'humanisme, de liberté et de civilisation de la France, que beaucoup d'étrangers, venus servir dans nos rangs, se sont appropriés. Les volontaires des deux guerres mondiales sont là pour nous le rappeler, tout comme ceux qui décident de s'installer sur notre terreau terme de leur engagement. Toutes ces fidélités sont de puissants vecteurs de cohésion qui fondent l'esprit de corps de la Légion étrangère. Elles sont intimement liées au sens de l'honneur et au sentiment du devoir.
Mises bout à bout, elles peuvent constituer une nouvelle forme de patriotisme aux contours moins " classiques ", aux racines peut-être moins charnelles ; sa réalité, sa profondeur, sa force n'en sont pas moins palpables ; 35 000 légionnaires morts pour la France sont là pour en porter témoignage. C'est dans ce sens que notre devise Legio Patria Nostra prend toute sa signification : toute comme la notion de patrie, elle sous-entend, selon la formule d'Ernest Renan, un " vouloir vivre ensemble " fortement ancré dans la tradition légionnaire. Alors cultivons cette valeur de fidélité.
Elle n'est finalement pas si distincte de celle de patrie,comme nous le rappelle la belle devise de Louis d'Estouteville pendant la guerre de cent ans : " Là où est l'honneur, là où est la fidélité, là seulement est la patrie. "
Du bon usage du rapport
Editorial du COM.LE du Képi blanc N° 715
Le rapport est une très ancienne institution légionnaire, une véritable tradition, qui a prouvé son utilité. Le chef d'état-major de l'armée de Terre dans une récente directive en a souligné le bien-fondé et la nécessité.Or je constate trop souvent que cet outil n'est pas employé dans l'esprit et dans la forme qui sont les siens.C'est pourquoi je souhaite rappeler les quelques principes fondamentaux qui doivent guider sa pratique.
Le rapport est un droit. Nos légionnaires ont beaucoup de devoirs liés d'une part à la discipline militaire, et d'autre part au choix volontaire qu'ils ont fait de servir un pays qui n'est pas le leur. Et ils disposent de peu de droits, notamment du fait de l'identité déclarée qui réduit, initialement au moins,leur liberté et leur état de citoyen. Il leur est reconnu en contrepartie un droit fondamental : celui d'avoir accès en permanence à leurs chefs pour venir exposer leurs demandes ou leurs préoccupations. Le rapport constitue une forme de recours auquel tout légionnaire a accès.
Il est du devoir de tous les échelons de la hiérarchie de répondre positivement à ces demandes de rapport,en toutes circonstances. Et les chefs, quel que soit leur niveau de responsabilité, doivent savoir se rendre disponibles pour recevoir les légionnaires qui le souhaitent. Ce qui ne signifie bien sûr pas que l'on donnera systématiquement une suite favorable aux requêtes qu'ils formulent, mais simplement que l'on ne refusera jamais d'en parler…
Le rapport est un outil de commandement. Il a pour but de marquer les événements qui " cadencent" la vie des légionnaires : promotions, affectations, stages, régularisation de situation militaire, naturalisation…bref, tous les actes à caractère administratif qui jalonnent une carrière. Il permet de sanctionner leur travail et leur comportement sous la forme de punitions et de récompenses. Il sert à leur notifier les décisions prises et, souvent, à les matérialiser : remises de galons ou de diplômes, par exemple.
Le cahier de rapport permet d'enregistrer ces décisions et d'assurer la traçabilité des entretiens. Mais plus fondamentalement, au-delà de cette simple fonction de "mémoire", les écrits du cahier de rapport lient formellement les deux parties, commandement et individu, et les engagent à respecter leur parole. Un acte du cahier de rapport est donc "opposable" pour chacun d'eux.
Le rapport fournit ainsi le cadre institutionnel dans lequel s'exercent des actes de commandement. Un certain nombre de "signes visibles" renforcent ce caractère formel : tenue de sortie, accès au bureau du chef. La vertu première de ce cérémonial est de rappeler que, comme tout acte de commandement,le rapport est un acte de vérité, de franchise et de courage.
Le rapport fait partie intégrante du style de commandement de la Légion étrangère.Car il est avant toute chose un outil de dialogue qui sert à mieux connaître et à mieux comprendre les hommes qui nous sont confiés, et avec lesquels nous irons un jour au combat. Il permet d'échanger périodiquement avec eux. Il permet de savoir leurs problèmes ou leurs difficultés, leurs aspirations, leur état d'esprit, leurs doutes, leurs envies... Il permet de les guider et de les orienter, de les conseiller ou de les mettre en garde.
Le rapport est un outil qui relève d'une logique "sociale" en ce sens qu'il contribue à entretenir le lien entre l'institution et les individus qui la composent. Il permet de désamorcer des crises, de discuter avant des décisions irrémédiables ou des actes de désespoir. Il permet de mettre en regard les intérêts individuels avec ceux de la communauté, et d'arbitrer, si nécessaire, entre ces deux types d'exigences, parfois contradictoires. Il permet aussi d'expliquer les choix et de motiver les décisions. Il est ainsi un outil à vocation pédagogique, une instance de concertation de niveau élémentaire et un vecteur de confiance.
Il fournit de ce point de vue un cadre d'une étonnante modernité, capable de répondre aux aspirations des jeunes hommes de la société contemporaine dont la mentalité à singulièrement évolué, parce qu'il s'inscrit dans une logique de considération et d'écoute. C'est pour cela que le rapport est plus que jamais une nécessité, et donc un devoir de chef.
Pour toutes ces raisons, je souhaite que cette belle institution légionnaire qu'est le rapport soit mieux utilisée et remise en vigueur là où sa pratique pourrait avoir été altérée. J'estime en effet que certaines difficultés disciplinaires ou des problèmes personnels que l'on soumet à mon appréciation pourraient être évités avec un dialogue amont plus constructif et conduit dans un réel esprit légionnaire.
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